Stage Sarrant – Par Marie-Line Valentin

« Ecrire à Je, Tu, Il, Tu, Je… Au présent, au passé, au futur, au conditionnel, au présent… »

Je me détache et commence ma chute inexorable vers la terre. Un dernier tournoiement dans l’air pur du matin et déjà je me pose, remuant à peine les brins d’herbe qui m’accueillent dans leurs bras. Devant moi, le fétu de paille se souvient des moissons. Abandonné, séparé de son glorieux épi, il attend lui aussi de se dissoudre pour nourrir la terre-mère. J’entends au loin le grondement du ruisseau qui enfle, cascade et tourbillonne. Je sens la caresse du soleil qui a disloqué les dernières écharpes de brume. Qu’il est doux de mourir sous son aile ! Je sens l’odeur humide de l’humus. Bientôt, je ne ferai qu’un avec lui. Le souffle du vent me soulève, je me sens légère comme une plume de pigeon. Je les ai vus passer tout à l’heure, perdus, hagards, ne sachant où nicher : les pigeonniers sont tous en ruine dans le coin. Le vent souffle encore, plus fort. Il m’entraîne un peu plus loin et me dépose délicatement sur une souche recouverte de mousse. Je me love sur ce tapis moelleux au toucher de velours. Trop bel écrin pour moi dont le seul avenir est de me dessécher pour n’être plus bientôt que poussière.

Je me souviens, toi aussi tu aimais écouter le vent nous faire bruisser, nous tes filles-feuilles.Tu tendais haut tes bras pour décrocher les étoiles. Tu voulais de ta cime chatouiller les nuages. Rien ne semblait pouvoir t’atteindre, ni les hurlements sinistres de la tempête, ni l’éclair meurtrier de la foudre, ni le lierre et le gui alliés pour t’étouffer. L’été, tu déployais ta ramure pour abriter le randonneur égaré, ou l’écrivain en mal d’inspiration. Chaque automne, tu te dépouillais de tes atours pour attendre nu, grelottant, le beau manteau d’hermine préparé par l’hiver. Et bientôt, tout recommençait. La vie coulait à nouveau dans tes veines. Les bourgeons éclataient comme des grains de maïs chauffés à blanc. Moi et mes sœurs, nous naissions, nous déployions nos ailes dans une symphonie de vert : vert tendre, vert amande ou réséda. Tu nous encourageais en nous faisant monter toujours plus haut. Tu voulais être le plus beau. Rester le roi de la forêt. Tes bras protégeaient les trilles des oiseaux.

Dans tes bras
Le pigeon roucoulera
Coulera la rivière
Des sentiments
Dans tes bras
L’abeille bourdonnera
Donnera le miel
De la vie
Dans tes bras
La rosée miroitera
Le roitelet se mirera
Et rira de son rire aigrelet
Grelottera-t-il, le pigeon
Drapé dans ses plumes de rat volant
Drapé dans la brume
Au goût d’écume
Et de chagrin
Le chat grim… grimpera sur toi.

Tu aimerais le retenir, sentir la douceur de sa fourrure fauve, le picotement de ses griffes dans ton écorce. Mais tu ne pourrais pas le garder prisonnier, il n’en fait qu’à sa tête. Et pourtant, le chat, les oiseaux, le vent, tu voudrais tant les capturer. Tu les chloroformerais à la chlorophylle. Tu les dissoudrais et tu les absorberais pour t’en nourrir et ne jamais mourir. Si tu savais comment t’y prendre, tu ne nous perdrais pas ainsi, nous, tes filles-feuilles, tous les ans. Tu ne nous laisserais pas tomber lâchement. Tu ne nous regarderais pas dépérir, jaunir, se flétrir, en rêvant déjà aux jeunes pousses du printemps prochain.

Je vois clair dans ton jeu, mais il est trop tard pour moi. Je sais qu’un jour, toi aussi, tu tomberas de ton piédestal et tu finira comme cette souche vermoulue sur laquelle je me suis posée. Autour de moi, la vie grouille. Des fourmis se bousculent pour ramasser les dernières miettes de cannelés égarées par un groupe de citadins venus écouter les voix de la nature. Les rires fusent, et je m’infuse. Les ventres gargouillent, et je farfouille pour m’enfouir au plus profond, pour disparaître et puis renaître.

Marie-Line – Sarrant, Octobre 2017

Garanti sans virus. www.avast.com

Stage/Randonnée autour de Sarrant (Gers)

22829508_10213851320693414_736430639203800077_oLe 14 octobre, l’Envol des Mots était à Sarrant, magnifique petit village du Gers, pour un atelier d’écriture qui a puisé son inspiration dans une longue randonnée sur les pourtours de la ville.

Après quelques kilomètres de marche, une belle pause au milieu d’une clairière et une collecte de sensations, d’éléments… Pour nourrir nos écrits ! Écrits ayant vus le jour dans la très originale tartinerie/librairie de Sarrant. Un stage parfait qui a donné vie à de nombreux textes très inspirés.

 

22859675_10213851320533410_736707413940280917_o

Camille nous a aussi accompagnés durant toute la journée, crayon à la main, donnant ainsi naissances à quelques dessins de l’atelier, que vous pouvez retrouver dans cet article.

22904629_10213851318653363_8424493245017268933_o

 

 

Retrouvez les textes produits sur les pages de notre site Internet (catégorie Sarrant)

 

 

 

Retrouvez aussi les photos du stage, en plus de celles partagées dans cet article, sur notre groupe fermé Facebook J

22861814_10213851321453433_6000198326552866053_o22859741_10213851315973296_938949631919802939_o

22829262_10213851319453383_7277140990870653518_o22829691_10213851317733340_8120084441083414540_o22859672_10213851316773316_5297710457690065873_o

22861449_10213851317813342_6478827041669899623_o

23000145_10213851316733315_2770815519057158331_o22792543_10213851320653413_8554155503315772283_o22791617_10213851318693364_2087749592897123199_o22792349_10213851316013297_5887369206705651687_o22791764_10213851316853318_7147859842335786707_o

 

Stage/Randonnée à Sarrant (Gers)

Le 14 octobre, l’Envol des Mots était à Sarrant, magnifique petit village du Gers, pour un atelier d’écriture qui a puisé son inspiration dans une longue randonnée sur les pourtours de la ville.

Après quelques kilomètres de marche, une belle pause au milieu d’une clairière et une collecte de sensations, d’éléments… Pour nourrir nos écrits ! Écrits ayant vus le jour dans la très originale tartinerie/librairie de Sarrant. Un stage parfait qui a donné vie à de nombreux textes très inspirés.

Camille nous a aussi accompagnés durant toute la journée, crayon à la main, donnant ainsi naissances à quelques dessins de l’atelier, que vous pouvez retrouver dans cet article.

Retrouvez les textes produits sur les pages de notre site Internet (catégorie Sarrant)

Retrouvez aussi les photos du stage, en plus de celles partagées dans cet article, sur notre groupe fermé Facebook J

 

Stage Sarrant – Par Jonathan Carcone

« Ecrire à Je, Tu, Il, Tu, Je… Au présent, au passé, au futur, au conditionnel, au présent… »

Je marche sur le tapis de feuilles brunes. Mes pieds en soulèvent à chaque pas et laissent de profondes traces dans leur tissu coloré, comme un pionnier, le premier homme à laisser sa trace dans cet environnement sauvage et préservé. Le nez en l’air, je sens le soleil traverser la cime des arbres encore peuplés de quelques feuilles, braves résistantes dans la guerre qui les oppose à l’arrivée de l’hiver.
Le fond de l’air est froid, un vent léger vient lécher le tapis de feuilles mortes et en emporte quelques-unes au passage. Par intermittence, les rayons de lumière me chauffent les joues, me font plisser les yeux, m’ancrent pleinement dans cet instant hors du temps.
Ici, je viens chercher des réponses, une réponse surtout, et chaque fois que je l’obtiens, l’absurdité et la superficialité de ma vie humaine finit toujours par l’éloigner, la dissoudre dans des préoccupations futiles.
Alors je reviens ici, chaque année, où l’horizon se rétrécit sous le poids des arbres, où les feuilles mortes tombent avec le même silence qu’une neige un jour d’hiver. Une neige brune, martyrisée par la moindre bourrasque de vent, et qui tourbillonne au gré des clairières, des chemins de traverse, des ruisseaux.
Je reviens ici, où le chant des oiseaux remplace le bourdonnement des voitures, où le bruit du vent supplante les murmures des gens qui passent, et où aux crissements de pneus, aux freinages un peu trop brusques et aux coups de klaxon se substituent les cris de la faune.
Je reviens ici pour calmer mes peurs, mon angoisse du futur qui m’attend et tenter de replacer mon âme au centre de la nature, et l’extirper du monde de ses semblables dans lequel elle se cache, elle se terre, elle a honte et elle pleure. Je viens ici pour que ma beauté intérieure comprenne, au milieu de cette nature complexe et variée, que la vérité essentielle lui échappe. La vérité qui, au cœur de cette forêt, prend tout son sens : la mort n’existe pas.

Toi, arbre majestueux, allongé le long du chemin. Autrefois, tu étais sans doute comme les autres, debout aux bords de cette clairière. Fier, grand, tu t’élançais avec envie vers l’astre solaire, envoyant tes longs bras dans autant de directions où des aventures probables t’attendaient. Tu exhibais tes feuilles à qui voulait les voir. Tes racines pénétraient dans les profondeurs du sol, en aspiraient les nutriments. Peut-être même avais-tu, dans la terre, rencontré celles de tes semblables, tout aussi fièrement plantés à tes côtés. Peut-être même aviez-vous, ensemble, communié jusqu’à votre sève. Une symbiose parfaite entre des entités vivantes autonomes.
Tu avais probablement dressé ton tronc pendant des dizaines, peut-être même des centaines d’années. Mais un jour, la vitalité a commencé à te quitter. Tes feuilles n’étaient plus aussi fournies, tes branches étaient plus cassantes, ta sève avançait difficilement jusqu’à chaque partie de ton tronc. Puis, les feuilles arrêtèrent de pousser sur ton épiderme. Sur ton écorce écorchée par le temps. Peut-être t’étais-tu senti un peu seul, désemparé, déprimé sans doute. Puis, ce fut au tour de la sève se s’assécher. Et enfin, tu n’eus plus la force de te nourrir.
Un coup de vent ? Le simple poids de ton tronc massif ? Ta base avait fini par craquer, rompre, hurler, puis, dans un fracas terrible, un concert de craquement, tu t’étais écroulé. Le temps avait passé, tu avais peut-être craint pour ce qui t’attendait dans la suite de ta vie, toi, arbre dévitalisé de toute part. Plus de famille, plus de racines, même plus debout. Tu avais perdu l’essence même de ton être, de ta raison d’être.
Puis, une famille de chenilles s’était réfugiée dans ton écorce sèche. Tu étais devenu leur protecteur, leur rempart contre l’hostilité que peut représenter, parfois, cette nature si magnifique. Elle fut bientôt rejointe par des serpents, des fouines, des rats et même un couple de pigeon qui donna naissance dans ton tronc. Et enfin, de la mousse. Une belle mousse bien verte et épaisse, qui poussait sur le sol et rejoignait ta peau sèche pour prospérer sur toi… Une autre vie.

Et les feuilles des autres arbres, qui tombaient à l’automne, sur le sol. Sur toi, quittant à leur tour la vitalité et la présence réconfortante de celui qui les portait.
« Il nous manquera, cet arbre bien fait qui nous régalait à longueur de journée.
Il restera dans nos pensées ce bel Apollon, aux senteurs suaves et au parfum bien rond.
Il sera aimé, ce géniteur bien enterré, alors qu’ensemble, nous tombons à ses pieds.
Il sera heureux, cet être majestueux, que notre décomposition nourrira un peu.
Il nous bénira de sa sève sucrée, quand une fois tombées, ses racines nous viendront titiller.
Il finira exténué quand, après des centaines d’années, il se sera donné pour sans arrêt, nous renouveler. »

Ma belle, ma beauté intérieure, mon étincelle, mon âme, tu voudrais croire que rien ne va changer, que tu resterais, peu importe le futur qui t’attend, la même, l’unique. Voilà pourquoi la mort te terrifie. Tu restes persuadée que tu ne peux vivre que sous cette forme, alors qu’ici, dans cette forêt, tu vois que tout change, se transforme, pour continuer de vivre, encore et encore, et d’animer la nature.
Tu resterais persuadée que mourir est la fin du voyage ? Alors que ce grand tronc sec abrite aujourd’hui plus de vie que lorsqu’il était debout.
Tu resterais certaine que la fin de ta forme serait la fin de tout ? Alors que cette feuille, au-dessus de nous, brune, desséchée, suspendue à un fil d’araignée, continue de danser, encore et encore, dans le vent qui souffle dans cette clairière.
Tu voudrais croire que tout à une fin ? Alors que les quelques nuages dans ce ciel bleu de novembre, à leur disparition, viendront arroser les sols et insuffler la vie dans chaque recoin de cette forêt.
Pourrais-tu seulement te détacher de ce que tu es, ici et maintenant, et réfléchir au passé et au futur comme un seul et grand tout. Ce que tu étais, ce que tu es, ce que tu seras. Tout cela, c’est toi ! D’où tu viens, où tu iras… Pourrais-tu, enfin, arrêter de craindre la disparition de ce que tu es, et plutôt embrasser la vision de ce que tu seras ? Et simplement considérer la mort comme une passerelle entre les deux ?

Je continue de marcher, de m’imbiber de l’énergie de cette forêt, du cycle qui s’y déroule, de sa transformation perpétuelle. Une transformation si absente de ce que je côtoie au quotidien, où le béton, chaque jour, reste désespérément identique au jour d’avant. L’artificialité qui entoure ma vie me force à croire que tout est immuable, que rien ne change. Cette immobilité me donne l’impression de me rassurer, mais en réalité, elle me muselle, me capture. Je viens ici pour libérer cette belle force intérieure qui est en moi.
Une feuille humide me tombe sur le visage. Brune, tachée de jeune, elle ira rejoindre ses amies sur le sol, et repartira dans le cycle perpétuel. Je la regarde. La mort n’existe pas ! Je crie cette phrase à qui veut l’entendre. Je resserre ma cravate et regarde ma montre. Il est temps de retourner travailler.

 

Jonathan Carcone – Sarrant, Octobre 2017